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Union européenne et la « question turque »

L’expérience des autres élargissements de l’Union européenne donnait à penser que l’avis de la Commission – essentiel dans le processus de décision communautaire – mettait fin au débat, et que l’on s’engagerait dans une négociation longue et difficile certes, mais où l’art du compromis des diplomates et des experts ferait comme d’habitude merveille. Alors qu’il demeure absent ou marginal dans les autres pays Etats membres, le même débat continu d’être particulièrement vif en France au sein des principales forces politiques (notamment du coté de notre nouveau président).

Ces changements d’attitude à l’égard de la Turquie chez certains de nos responsables politiques de gauche ou de droite ont quelque chose d’inquiétant et d’un peu malsain. L’impression se dégage de convictions qui évoluent comme les sondages, l’image de la classe politique française est gravement affectée, beaucoup moins à cause de la position prise que des conditions dans lesquelles elle change, et il se prépare un désagréable affrontement avec la Turquie dont les conséquences peuvent être très dommageables.

Dans un tel environnement et un état d’esprit regrettable, il me paraît nécessaire et urgent de rappeler vigoureusement quelques évidences.

La Commission européenne a fixé le cahier des charges de ces négociations, le Parlement européen a dans ce cadre, à deux reprises, fait connaître ses positions. Il est évident, pour quiconque est de bonne foi, que la Turquie ne sera pas admise à adhérer à l’Union européenne sans que ne soient sérieusement établi chez elle le respect du droit et notamment des droits de l’homme, sans que ne soit non seulement reconnue la République de Chypre, mais aussi réglé le problème de la partition de l’Ile, sans que ne soit reconnu les massacres arméniens, et sans que le problème kurde ne soit clairement engagé vers la recherche d’une solution politique négociée et démocratique.

Il est tout aussi évident que l’ingestion pour la Turquie dans sa législation interne d’un acquis communautaire qui frise les 11 000 pages de législation touffue et désordonnée ne peut techniquement en aucun cas durer moins d’une dizaine d’années.

C’est donc à cette échéance, et juridiquement pas avant, que serait fait l’examen des conditions remplies et non remplies et que sera prise la décision finale. J’ai dit à plusieurs reprises (dans mes écrits et débats auxquels j’ai pu participer ces dernières années), et je contenu à le répéter que, à mes yeux, tout cela est tellement difficile que l’issue est fort incertaine et que je ne partage en rien l’argument de terrorisme intellectuel aux termes duquel, une fois que les négociations ont commencées, elles ne peuvent que se conclure favorablement ! Rien n’est en effet moins probable.

Toutes ces affaires sont difficiles à régler parce que, en fait, si elles dépendent juridiquement à l’évidence de décisions gouvernementales, elles ne sont vraiment solubles que sous condition d’un consensus national dominant.

Certains (notre nouveau président en premier) s’en réjouissent, car ils ne veulent pas cette adhésion du tout (souvenons-nous du débat télévisé entre les deux tours de dernières élections présidentielles. « Moi, ça ne changera pas », disait-il à propos de son refus de voir la Turquie entrer, en jour, même lointain, dans l’Union européenne. Et, depuis qu’il est investi de la responsabilité suprême de chef d’Etat, il continue de tenir ses promesses électorales populistes, sans aucune vision d’avenir). Tous ceux qui rajoutent des conditions et des exigences le font explicitement pour bloquer le processus des négociations en cours. Cela exhale la xénophobie et la haine et, comme des mécanismes populaires analogues jouent en Turquie, l’éventuel bon déroulement du processus de négociations ouvertes il y a plus de deux ans, va de plus en plus tenir du miracle.

Or nous avons tous besoin que ce grand pays se démocratise, rejoigne le camp des droits de l’homme et se réconcilie avec son histoire, ses minorités et ses voisins. L’attraction de l’adhésion à l’Union est très puissant moteur pour pousser dans ce sens, et même sans doute le seul. La Turquie n’a probablement pas suffisamment la force intérieure pour effectuer seul ce mouvement qui est pour elle une double révolution des moeurs et des structures. C’est aussi un nouveau défi pour un nouveau siècle européen.

Dans Le Monde du 3 décembre dernier, Jean-Louis Bourlanges affirmait que depuis « ouverture des négociations d’adhésion avec la Turquie, les criailleries budgétaires et un élargissement bâclé » auraient mis fin au rêve de l’Europe intégrée. Oubliant que la transformation radicale de l’Europe centrale et orientale postcommuniste depuis dix-sept ans constitue certainement l’une des réussites les plus achevée de l’intégration européenne.

La perspective d’une adhésion de la Turquie, ne doit pas amener la France et les autres pays de l’Union à penser qu’il s’agit d’un renoncement à tout union politique, mais au contraire d’un appel à un dynamisme renouvelé. La vraie question n’est pas de produire des pages de rapports sur les frontières de l’UE ou sur les contours d’un nouveau critère d’adhésion qui serait la capacité d’absorption, mais plutôt de proposer des avancées originales de la construction européenne et sécuriser son environnement par un « paix perpétuelle »- Et, de se rappeler également – les opposants à l’élargissement de l’UE l’oublient toujours – que l’Europe ne se construit pas en elle-même, elle se construit face aux défis de l’histoire.

Alors que les équilibres géostratégiques mondiaux se déplacent de plus en plus vers l’océan Pacifique, marginalisant l’Atlantique et le Vieux Continent, les Européens doivent faire des choix et décider s’ils veulent une Europe qui tient son rang dans le monde ou s’ils s’y contentent d’un strapontin. Car la puissance a un coût, et elle suppose une volonté politique. Il est grand temps de s’interroger sur son rôle dans le monde d’aujourd’hui, avec ses immenses défis.

En somme, l’Europe-puissance doit porter un projet de civilisation à la mesure des défis du XXIème siècle. Et si la Turquie est bien le partenaire idéal dont l’UE a besoin pour relever précisément ses défis (la montée d’une extrémisme vissant à élargir le fossé entre musulmans et non musulmans, les problèmes du Proches Orient, les menaces d’approvisionnement énergétique, la concurrence croissante de l’Asie (Chine, Inde), la volonté de jouer un rôle plus important dans le monde, le vieillissement de la population…), dont tout homme politique européen se plaît à le dire et le répéter, l’honnêteté et le réalisme commende de mettre fin à l’hypocrisie et de jouer enfin cartes sur tables pour construire l’avenir commun.

Garip Turunç
Maître de Conférences à l’Université Montesquieu–Bordeaux IV
Professeur associé à l’Université Galatasaray d’Istanbul

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Comments

  1. EUROPE ET TURQUIE

    – Le « Non » au Traité constitutionnelle est encore dans toutes les mémoires. Mais est-ce pour autant l’ « Europe » qui a été ainsi rejetée ? Non, tout le monde en convient ! L’a été une certaine vision, compréhension, conception de l’Europe. Le fameux « sens des mots », trop souvent source d’incompréhension, de confusion …
    Et au sein des causes de ce rejet figurent en bonne place la Turquie !

    – Alors, ce pays, européen ou pas ?

    – Remarquons que répondre par la positive, reviendrait à admettre que l’Iran et l’Irak ont une frontière commune avec le vieux continent… Tout de même estomaquant…

    – Décortiquons, autant que faire ce peux en quelques lignes obligatoirement réductrices. Certains mettront en avant le fait que la Turquie est laïque, et que son alphabet est le latin ! Pourquoi donc ne pas l’accepter ?

    – Notons d’abord que cette position indique que les frontières (ou leurs absences) ne sont pas que géographiques, elles peuvent également être culturelles.

    -Commençons par les géographiques.
    La formule de Gaule est connue : l’Europe s’étend de l’Oural à l’atlantique et s’arrête au Bosphore. Cohérent. Mais, en rapport avec notre question, il y a un « hic »… La Turquie se jette sur des deux rives du Bosphore, et les puissances victorieuses du premier conflit mondial qui ont redessinée, avec un trait de plume parfois malheureux, les frontières ont validé cet existant. Aussi, de quel côté faire pencher la balance ? Et si l’ont prenait tout simplement comme unité de mesure le km2 ? Où en trouvent-on le plus ? En Europe ou en Asie ?
    Evident, non…

    – Frontières culturelles.
    Comme « nous », n’est-elle pas laïque, et si l’écriture est un des éléments constituant la culture d’un peuple, comment ne pas mettre en avant son alphabet, latin comme celui que « nous » utilisons ? Effectivement…
    Mais tout cela n’est que greffon au devenir incertain… Un risque réel de rejet par la souche existe…
    – Osons aborder à présent un sujet tabou, un sujet qui fâche, l’origine chrétienne de l’Europe, de ses valeurs, de sa culture ! Pourtant, est-ce plus choquant que de souligner le poids de l’Islam dans la culture des pays arabes ?
    – A la façon d’une plaque photographique classique qui renvoi une image inversée, la laïcité turque est l’inverse de la notre (occultons le fait que la laïcité française n’est pas la laïcité anglaise etc.…) : L’histoire européenne du XX siècle ne manque pas d’exemples -pensons à l’Espagne de Franco- ou un pouvoir « fort » utilise la puissance de l’armée pour imposer une idéologie religieuse au mépris de la laïcité, alors qu’en Turquie, à partir des années 20, le pouvoir a utilisé la force de l’armée pour imposer la laïcité, au mépris de l’idéologie religieuse dominante… D’ailleurs le mot « laïque » est inconnu du vocabulaire arabe et le terme turc utilisé est emprunté au vocabulaire occidental… Car au delà du mot, le concept même véhiculé par « laïcité » est extérieur à l’Islam radical où le rejet de la foi (islamique) ne peut conduire l’ « apostat » qu’à la mort physique ordonnée par un corps social qui en agissant ainsi se purifie… En français cela s’appelle un meurtre, un assassinat, tout comme le sont tout également les « crimes d’honneur », coutumiers en Turquie…
    – Revenons en France. La sérénité et le recul que donne l’écoulement du temps, permet de dire que, paradoxalement, et au-delà des déchirements consécutifs à la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat, et à l’opposition des « culs bénis » et des « bouffeurs de curés », la laïcité est aussi fille de la célèbre parole christique « Rendez les choses de César à César et les choses de Dieu à Dieu »… Dans la même veine, pourquoi les « Droits de l’homme » peinent-ils tant à s’imposer et à prospérer en pays musulmans ? Car ils ont été conceptualisés sur le terreau fertile des valeurs chrétiennes, de l’humanisme chrétien, pour devenir l’expression d’un christianisme déchristianisé, d’une foi chrétienne désacralisée, laïcisée…
    – Ouvrons une parenthèse. Ne confondons pas tolérance et laïcité.
    Nous parlions à l’instant de « bouffeurs de curé », terme né à une époque ou le paysage religieux français métropolitain était majoritairement occupé par le catholicisme. Aujourd’hui existe toujours des « Talibans de la laïcité » qui prônent l’athéisme comme Vérité révélée et rêvent de marginaliser les citoyens qui ont pour défaut d’être croyants et de le dire !
    Espagne mauresque : L’arrivée des arabes en Espagne au VIII° siècle mit fin à la persécution dont les Juifs étaient victimes de la part des Wisigoths qui avaient abandonnés l’arianisme pour le catholicisme. Et pendant de nombreux siècles sous domination musulmane, l’Espagne a été une terre de paix et de tolérance pour les trois religions monothéistes ! Comme quoi, Islam n’est pas toujours synonyme de fanatisme et d’intolérance…
    – Fermons la parenthèse.
    – Quand-à l’alphabet latin, il est entré en Turquie à la même époque que la laïcité et lui aussi au forceps, l’Empire ottoman utilisant l’alphabet arabe, c’est-à-dire il y a moins d’un siècle. Alors que « chez nous », déjà avant les premiers écrits en « français » du XV° siècle, les lettrés qu’étaient les clercs, écrivaient évidement et depuis « toujours » en latin ! (l’alphabet grec et l’alphabet latin sont « frères » comme l’est l’alphabet hébreu avec l’alphabet arabe).

    – Aussi, tant pour des raisons géographiques que culturelles, il me semble difficile de prétende que la Turquie puisse avoir vocation à intégrer l’Europe ou la communauté européenne, notions qui sont différentes (La Suisse appartient à la première mais pas à la seconde). Et, pour prétendre le contraire, que l’on ne mette pas en avant un quelconque partenariat économique ! L’Europe peut commercer si elle le souhaite avec l’Afrique du sud sans pour autant que ce pays entre dans l’Europe ! Identique pour la Turquie !

    – Prétendrais-je que ce rejet affirmé, que cette position est vérité, réalité objective ? Non…

    – Pour prendre conscience de la relativité des certitudes, également des certitudes géographiques, transportons-nous au temps de Rome.

    – Si l’Empire romain prétendait à l’universalité, dans les faits, des frontières se sont imposées :
    Au nord, l’Ecosse (le mur d’Hadrien).
    A l’ouest, évidement l’atlantique.
    Au nord/est le Rhin et le Danube.
    Au sud l’Afrique noire (les pays de Maghreb étaient partie intégrante de l’Empire -neutralisons Carthage-)
    Au sud/est le Tigre et l’Euphrate.
    Cela pour souligner que si la géographie peut dire ce qu’est l’Europe, cette définition ne vaut que pour « aujourd’hui » (au sens de l’Histoire).
    Si nous demandions à nos contemporains européens où se trouve le centre géographique de l’Europe, qui citerait la capitale de l’Italie ? Personne !
    Mais l’Empire s’est construit autour de la Méditerranée avec en son centre cette ville, Rome, elle même située sur cette péninsule, cet appendice pénétrant ce « centre du monde » qu’était la « Grande mer », comme on l’appelait alors.
    Toujours à cette époque, le civilisé, était logiquement de type méditerranéen, c’est-à-dire pas très grand, brun et basané. Et le barbare, lui était grand, blond et à la peau très blanche…
    Relativité des concepts, disions-nous…
    Et parmi ces barbares, il est des tribus germaniques qui allaient nous devenirs « chers » à nous français, celles des Francs…

    – Le rapport avec notre sujet ? Dans le monde romain, la région nommée de nos jours Turquie ne posait pas de problème : elle appartenait à l’Empire, tant pour des raisons géographiques que culturelles ! Et elle n’était même pas en zone frontière ! Et le latin, comme ailleurs, y était aussi la langue officielle, administrative !
    Mais cela était il y a « deux milles ans »…

    – Certitudes, avez-vous un socle digne de ce nom ?

    – Pour conclure, maniant le paradoxe, clin d’œil à Edmond Wells et à son Encyclopédie du savoir absolu relatif, je dirais que la Turquie ne fait pas partie de l’Europe et qu’il s’agit là d’une position objective élaborée au sein d’un concept qui lui, ne l’est pas…
    Cette affirmation découle d’une prise de conscience selon laquelle il n’y a pas une vision du monde mais plusieurs, indissociables de grilles de lecture, parfois inconscientes, qui sont autant de filtres. Et la pseudo objectivité de la de la stricte géographie s’efface devant le poids de la géopolitique qui elle-même s’efface devant celui de la géoculture, autant de réalités subjectives dans leurs valeurs.

    COLPIN Didier

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